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In Abdelkader Benchamma’s work, drawing is envisaged as a form of writing. Well known for the great delicacy of execution, he uses simple but precise lines to illustrate his thoughts. Utilizing felt tip pen and ink without any draft, he exhibits his drawings from sketch book to situ and wall intervention. The virtuosity and sobriety of Abdelkader’s style shows incongruous events, animated by a wide range of dynamics. The drawings become a privileged space for situations in which different elements, alive or unanimated, are submitted to tensions, levitation, contrary movements and mute dialogues. He invents furniture which is able to cross the wall, unstable architectures, and a nature capable of crushing and swallowing. Those natural spaces are sometimes occupied by hordes of characters. They become the very place of racing, gathering and fighting with uncertain motives. Furniture, human figures and plants live in one universe which responds to the same puzzling and disconcerting laws, an unsettling universe in which Abdelkader’s subjects seem to be victims of unidentified forces. In Abdelkader’s work, nature is pictured by an arrangement of fluid recurring patterns, stuck together in order to recreate the strength of mountain landscapes and the abundance of plants. The winding graphics of vegetation, the treatment of human and organic elements mixed in piles, enhance the anxiety feelings of different particular situations. His use of accumulation of forms, their repetitive pattern leads to infinity and the impression of saturation that comes out of it, empowers the drawing with the capacity to project the spectators beyond the page as though they are reading a script. Through these surreal scenarios, viewers can also see the obscure harmony in chaos, a world that we are actually living in. Abdelkader deals with absurdity and measures the visual effects with high precision. The purity and intensity of the line in the scenes express immediate and strong atmospheres, provoking the questioning of a stable reality.

Abdelkader Benchamma présente un ensemble de dessins d une grande finesse d exécution. Au feutre gouache, à l encre, ils sont réalisés sans esquisse préalable, pensés comme une écriture. Leur format varie, pouvant aller du carnet de dessins à l intervention de l artiste in situ.La virtuosité et la sobriété du trait d Abdelkader Benchamma illustrent des événements improbables, animés d une vaste gamme de dynamiques. Les dessins deviennent le lieu privilégié de mises en situation dans lesquelles les différents protagonistes, vivants ou inanimés, sont en proie à des tensions, des lévitations, des mouvements contrariés, à des dialogues muets.Il invente du mobilier passe-muraille, des architectures instables, une nature capable d ensevelissements, d écrasements. Ses espaces naturels sont parfois occupés par des hordes de gens. Ils deviennent le lieu de courses, de rassemblements, de luttes dont le motif reste incertain.Mobilier, personnages, plantes peuplent un meme univers obéissant à des lois déconcertantes, dans lequel les sujets d Abdelkader Benchamma semblent etre les victimes de forces inconnues.La nature est figurée par un agencement fluide de motifs récurrents, accolés les uns aux autres pour recréer la puissance de paysages de montagne ou le foisonnement d herbes et de plantes. Le graphisme sinueux de la végétation, le traitement des tas (melant parfois l humain à l organique) accentuent le caractère anxiogène de certaines situations. L accumulation de formes, leur quantité surnuméraire tendant vers l infini et l impression de saturation qui en émane, participent de la capacité du dessin à projeter le spectateur au-delà de la feuille.L artiste manie l absurde et mesure ses effets visuels avec une grande précision. L épure et l intensité du trait des scènes présentées expriment des ambiances immédiates et fortes, provoquant la remise en question et la mise à mal d une réalité stable.

Guillemette Naessens et Nadine Maurice - Asterides, Marseille - Mars 2007


Les personnages qu’Abdelkader Benchamma dessine sont à mi chemin entre la réalité et une fiction dont on ne peut décider si elle s’inspire du dessin académique, de la bd, du cinéma ou tout simplement de la littérature. Les êtres et les objets représentés sont souvent en suspension ou dans un mouvement fragile proche du déséquilibre. Les visages sont à peine esquissés, et il est impossible de déterminer le sens d’une expression. Cette neutralité force le regardeur à chercher ailleurs des indices de signification, que ce soit dans la mise en scène, l’attitude des personnages, la composition du décor. Dans ce domaine, au contraire, Abdelkader Benchamma impose une infinité de détails et de circonvolutions. Un buisson devient un univers. Le coin d’une pièce une zone inquiétante. Un parquet se révèle instable et mouvant.

Les êtres semblent persister et insister dans leur préoccupation du moment, malgré la bizarrerie qui les entoure. De la tension entre les personnages désorientés et le reste naît une forme de poésie absurde proche de la littérature de Beckett. La narration se veut impossible mais en même temps très présente. Plus que des histoires, les personnages et les objets semblent vivre des prises de conscience successives. Il est aussi notable que des phrases écrites viennent s’intégrer dans certains dessins, comme des extraits neutralisés hors de leur contexte, sans référence, avec lesquels le dessin entre en résonance. Certains de ces dessins peuvent se rapprocher de ceux de Moriceau et Mrzyk, mais contrairement à eux, Benchamma ne provoque jamais le rire mais plutôt un sentiment poétique paisible et inquiet à la fois. Comme si derrière le vide, derrière l’apparente banalité, tout pouvait basculer…

Proche de ces artistes, mais aussi des travaux de Glenn Baxter ou encore de ceux de Marcel Dzama ou de Charles Burns, Abdelkader Benchamma construit au fil de ses productions un monde extrêmement singulier.

Remarqué dans l’exposition “Draw!” à la galerie du jour Agnès B un an après avoir obtenu son diplôme aux Beaux arts de Paris, Abdelkader Benchamma a notamment exposé et réalisé des oeuvres in situ lors de l’exposition ”Nous nous sommes tant aimés” aux collections de Saint Cyprien, 2006, avec entre autre N. Goldin, V. Barré, B. Peinado, F. Hyber, Araki, et A. Abdessemed.


Sébastien Planas

Fevrier 2007

Les paysages d’ Abdelkader Benchamma

Qu’il les réalise sur papier ou sur les murs des galeries, Abdelkader Benchamma recourt dans ses dessins à un corpus iconographique fondé sur une généalogie de formes - du monolithe à la nuée - en passant par différents états intermédiaires, dont celui du tas. Selon le principe graduel de leurs propriétés physiques exprimées en  densité de matière, du solide à l’état gazeux, ces motifs constituent les instances du processus de matérialisation, ou de dématérialisation.
Ce répertoire iconographique s’affine par la prise en compte  des caractéristiques du genre auquel appartiennent les dessins envisagés - le paysage principalement, dans la mesure où ils ont pour thème central un spectacle naturel - et de l’échelle qui détermine la place des formes dans le paysage. Le motif du tas, par exemple, s’incarnera dans tel dessin en un monticule, ou en une montagne dans tel autre.
Les notions d’échelle et donc la dénomination des formes représentées dépendent pour partie de l’étalon humain.

Paysages avec ou sans figure
Dans les paysages avec figures, la série « Les premiers », dans lesquels un ou plusieurs groupes de personnes, parfois rehaussées de couleur (élément notable dans une pratique quasi-exclusive du noir et blanc), semblent confrontés à un événement que nous nommerons, à l’échelle du paysage, un phénomène (à étudier) ou un signe (à interpréter), en fonction de la perspective scientifique ou mystique adoptée. Des individus, uniformes, mus par un élan grégaire se déplacent en cortèges processionnels, et quelle que soit l’action à laquelle ils se livrent (courir, jeter des pierres, se déplacer à quatre pattes), agissent de façon coordonnée.
Le thème du paysage, prépondérant dans la production graphique d’Abdelkader Benchamma, ne permet cependant pas de la résumer. Dans d’autres dessins, qui aux côtés des « dessins de foule » pourraient s’intituler « dessins de situation » un ou plusieurs personnage se trouvent en prise avec un objet, contraint, empêché. Rapportées à la taille des personnages, certaines formes se donnent à lire comme éléments mobiliers, objets manipulables et actants, tandis que d’autres acquièrent l’échelle du paysage. Cette mise au point permanente imposée par l’artiste au spectateur découle de son aisance à manipuler le complexe « proche-lointain ». Obligation de mise au point renforcée par la perspective plongeante choisie pour certains dessins ou par la grande ouverture du champ visuel invitant à saisir la terre tout entière afin de déborder du cadre forcément restrictif du paysage. Ces constants mouvements de réglage obligent à une gymnastique du regard et de l’intellection. Ces dessins reflètent une conception du monde, par-delà le paysage, sur un mode dynamique. 

Si la nature de conception occidentale est nécessairement peuplée - dans l’histoire de la Genèse, au quatrième jour de la Création, à la mer, à la lumière, au ciel et à la terre, fut ajouté l’Homme - de nombreux dessins d’Abdelkader Benchamma sont des paysages sans figure. Dans la tradition orientale l’absence de figure humaine, ne s’apparente pas à un renoncement ou à une privation mais bien à un principe de représentation. La fonction de détermination d’une échelle peut alors être dévolue à la végétation, aux arbres épars ou regroupés en bosquets, substituables à la foule des personnages. La figure humaine, qui est parfois engloutie ou qui disparaît de l’ordonnancement d’un monde dont elle est le jouet, n’est pas indispensable à cette cosmologie guidée par d’invisibles forces agissantes. Ces forces sont le véritable sujet de la représentation, car les formes humaines peuvent être englouties ou disparaître de l’ordonnancement d’un monde dont elles sont les jouets. Le paysage idéal, privé de toute présence humaine, serait l’expression de la vie de la terre en tant que matière ou que force vitale, perçue et vécue comme une réalité concrète. La nature est l’expression de la force vitale qui peut animer les éléments de nature, comme semblent l’être certaines formes mouvantes.

Représentations de l’invisible
L’artiste a paru se prendre au jeu de la représentation de l’invisible. L’on peut signaler plusieurs de ses réponses graphiques [ Dans la série « Qui essaie d’ echapper à ses devenirs ? »], dont le magma aux contours ductiles constitue une première occurrence et, par extension, tout mouvement donné aux formes sans l’établissement d’un lien de causalité ancré dans la raison. Il s’agit bien ici de l’évocation de mystères au sens de phénomènes qui dépassent l’intelligible. Sans chercher à minorer la résonance du concept de mystère dans les monothéismes, puisqu’il traduit l’expérience fondatrice de toute religion, il est non moins présent dans les cultes païens. Les mystères chtoniens (du grec ancien) ou telluriques (du latin), mots dont l’étymologie renvoie à la terre et donc au monde souterrain, contribuent aux poussées verticales de terre dans l’univers d’Abdelkader Benchamma. L’invisible instruit également une parenté avec « le dissimulé » et ses dessins recèlent nombre d’objets empaquetés (couverts et ficelés), dans une manière familière aux amateurs d’art, depuis la célèbre photographie de Man Ray en hommage à Lautréamont (l’Enigme d’Isidore Ducasse, 1920 ) aux empaquetages monumentaux de Christo et Jeanne-Claude. L’iconographie littéraire de l’invisible, celle du mystère et de la dissimulation, est savamment enrichie par la technique du dessin qui laisse apparaître en réserve, par le blanc de la feuille, ici les rayonnements de la terre, ou là, la forme récurrente du monolithe.
Par contraste, et pour continuer à illustrer l’éventail graphique qu’utilise l’artiste, citons ici les paysages nocturnes totalementdessinés aux feutres noirs par aplats sur un fond non moins noir, révélant ainsi différentes nuances tirant du gris vers le rouge ou le mauve.

        
Christo – « Table empaquetée » 1961 - Mnam         Man Ray  - « L'Enigme d'Isidore Ducasse »1920- Trust ADAGP-Paris                                                         

Prégnance du vertical
Le monolithe ainsi que les trouées constituent les marqueurs de scénarios de science-fiction. Dans 2001 Odyssée de l’espace un monolithe noir ponctue les différents épisodes temporels du film. Selon un usage métaphorique rompu aux codes du genre, « matière versus antimatière », le trou ou le trou noir atteste de l’existence d’une force gravitationnelle et de l’hypothèse de son effondrement. Les multiples représentations de trous dans les dessins d’Abdelkader Benchamma, mollissent les tas, creusent des cavernes au pied des montagnes, ou percent une surface terrestre plane qui semble s’être soudainement affaissée (cf.les dolines, canyons et autres sinkholes). L’hypothèse d’un relief karstique dans lequel  l’enfouissement des eaux peut contribuer à l’effondrement de pans de terre, fournit une explication rationnelle, d’ordre géologique, à l’absence d’élément liquide dans ces paysages.
Les représentations de trous confèrent une subtile nuance à la symbolique majoritairement ascensionnelle, du bas vers le haut, et incarnée par les tas, les montagnes et les siphons, voire érectile avec les monolithes ; elles en constituent le contrepoint mélancolique.
Le monolithique présent dans maintes civilisations connaît une double fonction, il s’érige en repère et consiste corrélativement en un objet de culte ; dimensions symboliques qu’il partage avec le tas de pierres. En effet, la pierre sous la configuration du bloc de grande dimension ou de l’amoncellement, est un objet fétiche doté de pouvoirs. Le dieu Mercure-Hermès, dieu des voyageurs était vénéré en la forme de tas de pierres au bord des chemins ou au sommet des collines. La litholâtrie est une pratique spirituelle qui décline ses avatars dans la réalisation de monuments commémoratifs ou funéraires. Les cairns sont des monticules de pierres réalisés en mémoire d’un fait remarquable, pour recouvrir la tombe d’un guerrier, ou en hommage à un mort, destiné à en perpétuer le souvenir.

Le tas qui peut être le produit d’une activité humaine, animale ou le résultat d’un phénomène naturel, telle l’érosion, est un point d’intersection entre les états de culture et de nature. Cette frontière indiscernable était au cœur des préoccupations des artistes du Land art qui ont utilisé la figure du tas sous différentes acceptions, de l’empilement de pierres (Robert Smithson), en cercles ou en lignes (Richard Long) au déplacement de volumes de terre (Michael Heizer).

         
Michael Heizer                                                                                                        Abdelkader Benchamma - Sans titre- 2007

Dans sa relation à l’informe, le tas symbolise le matériau premier de création : la glaise. Qualifiée par sa malléabilité, la glaise a inspiré de nombreux mythes, du Golem de la culture hébraïque (être fait d’argile et temporairement doué de vie), à celui du Prométhée de la mythologie grecque (qui créa les hommes à partir d’une motte d’argile et leur donna le feu) ou encore chez les Dogons (création de la terre à partir d’un boudin de glaise).     
Les formes de représentation des pierres, monolithes et tas (catégorie à laquelle appartient le massif montagneux), sont utilisées par l’artiste en contre-emploi de leur signification classique, le matériau non organique semble, ici, vivant, changeant. Ils constituent dans les dessins d’Abdelkader Benchamma des accidents qui jonchent la surface terrestre et lui confèrent un pittoresque corroboré par des représentations atmosphériques évanescentes : nuages parfois écumants, nuées, vortex, et autres forces ascendantes à l’état gazeux. Dans les dessins d’Abdelkader Benchamma la ligne d’horizon, démarcation entre la terre et le ciel, n’est qu’exceptionnellement représentée. Le ciel est suggéré par l’intermédiaire de ses composantes météorologiques, tourmenté par des nuages et des tourbillons aériens qui agissent comme symboles numineux du spectacle du monde.

Kathy Alliou, janvier 2008 

(Kathy Alliou est Conseillere pour les arts plastiques a la D.R.A.C Centre.